Si l’Espace m’était conté

À l’occasion des 30 ans

groupe 2.eps

« Embrasse toutes les heures. » Sénèque.

Bronzer intelligent ?

L’Espace se situe dans la lignée des créateurs de vacances pour tous. Ils ont promu le renouvellement des loisirs. Leur originalité est d’affirmer qu’on peut ne pas « bronzer idiot ».

L’Espace participe à sa façon à l’épanouissement de chacun, en incitant au voyage, à l’exploration des talents, en promouvant la création ou le sport. L’Espace travaille à fournir des outils, des techniques, des lieux, des plates-formes, qui contribuent modestement à la démocratisation de cet idéal. Une nouvelle socialité se construit. Une grande place est donnée au corps, aux émotions, à la création de liens, à l’intersubjectivité. L’Espace offre un accès à l’intime pour le socialiser dans le partage.

Dès ses débuts, ce lieu de recherche-action et d’expérimentation n’exclut nullement le farniente : l’Espacien propose, l’Espacien dispose. À mi-chemin de l’université populaire et du lieu de ressourcement, l’Espace permet le développement de pratiques et de techniques qui connaîtront un grand succès. Parmi elles, le massage reste emblématique.

Pépinière de formateurs, agent de création et de développement, l’Espace favorise l’écoute et la parole. Chacun peut y construire son projet individuel au sein du grand projet collectif, remis en chantier chaque semaine. Ce cadre adapté à l’innovation a vu peu à peu s’imposer les nouvelles technologies, la découverte du patrimoine local, la création artistique, un journal télévisé interne et un festival, Art Présence.

En phase avec le monde de demain

De nombreux auteurs, tels que Boris Cyrulnik ou David Servan-Schreiber, ont contribué à sensibiliser un large public aux travaux de recherche qui visent l’épanouissement. L’Espace accompagne cette évolution : il ne s’agit plus désormais, comme dit Marc Aurèle, de « discourir sur ce qu’est l’homme de bien, mais de l’être ».

L’idée est de se situer à la hauteur des enjeux intimes et socio-économiques du monde de demain, et ce, en travaillant à redonner à chacun l’estime de soi. L’Espace propose une très large palette d’expérimentations. Elles facilitent l’assemblage des compétences complexes nécessaires à l’individu moderne, aux prises avec des nécessités parfois contradictoires : par exemple, encadrer des personnes au travail et mener une vie familiale harmonieuse ; se former et se détendre ; voire, au-delà, épanouir sa spiritualité.

Vivre ses vacances à l’Espace, c’est ainsi prendre du temps pour soi pour mieux aller vers l’autre. Ce temps partagé est le seul bien que, même en étant reconnaissant, personne ne peut rendre à celui qui le lui a offert. Le temps d’un séjour, s’ouvrent ainsi des chemins nouveaux…

atelier musique.epsMode d’emploi

Les textes qui suivent évoquent LA VIE À L’ESPACE : l’expérience qu’en ont les Espaciens eux-mêmes, de façon récente ou plus ancienne. Cette expérience résulte de 30 années d’expérimentation et de recherche. Elles ont permis de mettre au point, de façon réglée, un ensemble de pratiques exceptionnelles, dans le
domaine des soirées, des activités comme le massage, les ateliers de création et d’épanouissement personnel, de la vie collective et des échanges. Cette pépinière foisonnante reste un lieu atypique : quelque chose comme de la haute couture dans le monde prêt-à-porter des loisirs contemporains.

Les textes ont été regroupés par rubriques. Vous pouvez flâner : vous rendre compte, grâce aux personnes qui ont choisi l’Espace, en quoi cet endroit est remarquable en tant que lieu de vacances et d’épanouissement personnel.

partie 1.epsJE SUIS VENU À L’ESPACE PARCE QUE...

Témoignages (tous mêlés sauf un)

Premières fois /

Moi, je suis venue à l’Espace car plusieurs personnes, sans se connaître, m’ont dit vas-y !

Moi, je suis venue à l’Espace parce que j’étais en manque de convivialité, de chansons, de musique et de danse jusqu’au bout de la nuit.

Moi je suis venue à l’Espace parce que le concept aurait pu bonifier mon mari.

Moi je suis venue à l’Espace parce que je désirais faire un film. Je sais qu’en faisant des films, je comble un vide. Donc je suis venue à l’Espace pour combler un vide.

Moi je suis venue à l’Espace pour faire des bulles et des barbottis dans le jacuzzi un vendredi, à minuit, pleine lune luit, dans la nuit des étoiles.

Moi je suis venue à l’Espace pour partager le secret, les souffles spontanés, les élans désordonnés des Espaciens en quête de demain.

Moi, je suis venue à l’Espace parce que j’ai pas de dunes dans mon jardin. >>

Abonnements /

Moi, je suis revenue à l’Espace pour m’abreuver de nourritures terrestres que je ne déguste pas forcément chez moi.

Moi, je suis revenue à l’Espace parce que j’aime qu’on laisse pousser l’herbe fleurie de la prairie.

Moi, je suis revenue à l’Espace parce que j’aimais flotter dans le hot tub seule au clair de lune.

Moi, je suis revenue à l’Espace parce qu’il est possible que ça soit impossible.

Moi, je suis revenue à l’Espace parce que j’étais timide et que je ne le suis plus.

Moi, je suis revenue à l’Espace parce j’aime prendre ma douche en plein air et me sécher au soleil en philosophant un instant avec ceux qui passent. >>

Et encore /

Et moi, ah moi ! Me baigner était impossible depuis trente ans. Prendre son courage à deux mains comme on dit communément, sans savoir ce qui se cache derrière. Voir les autres habiter leurs vacances, le soleil, la joie, occulter enfin les contraintes quotidiennes, pour un temps imparti. La liberté des autres accentue mon empoisonnement. Peur des regards inquisiteurs, des jugements, la “bête curieuse”, comme “elle a du courage”. Mais le courage est la plus-value des malchanceux.

Jambe en moins, accident ancien, toujours présent, inscrit dans le futur. Femme pourtant, mais éloignée des critères de séduction reconnus sur les plages. Comment accéder à ce qui est facile pour les autres ?

L’Espace des Possibles était peut-être l’occasion de dépasser le regard normatif, la honte, la culpabilité. Le pourrai-je ? Si ce n’est pas là, ce ne sera pas !

La piscine, le naturisme, ils dévoilent leur réalité corporelle : pourquoi ne pas dévoiler la mienne ?

Oser enfin, affronter, défier la peur, me libérer des chaînes sociales, retrouver un espace de plaisir, de libération légitime. Ils sont là, mais les regards sont bienveillants, les différences conciliées, règne un climat de confiance qui m’encourage à retrouver l’eau. Bain de douceur et d’amour, l’oubli fait place au bonheur retrouvé.

Merci à l’Espace des Possibles de m’avoir permis d’ouvrir les portes de mon corps enfermé depuis des années : trente ans, anniversaire de l’Espace des Bonheurs. >>

Laurence

partie 2.eps ARRIVER À L’ESPACE DU POSSIBLE.

Témoignages

Lorsque je suis arrivée à l’Espace du Possible, il y a dix ans, j’ai vu un monde merveilleux, un cercle magique, et moi autiste dans le miroir. Ai failli repartir au bout d’un jour désespérant, désespérée. Mais je savais qu’il fallait rester. Et me voici dix ans après et tenant plus droit sur mes deux jambes. >>

Sylvie PATERSON


 

Je voulais partir au Pays de Galles, mais il était trop tard ! J’abandonnai les brochures de voyage et tombai sur une brochure différente, celle de “L’Espace du Possible”. Que faisait-elle au milieu des autres ? Je me revois en train de la feuilleter tout en me disant : mais oui, c’est là ! C’est le moment ! J’y avais songé, sans trouver le temps. Vite à mon téléphone ! L’accueil est chaleureux : “Venez, vous paierez sur place”. C’était incroyable et surtout inhabituel ! Déjà, trois amies m’avaient parlé de l’Espace, j’ai donc couru acheter mon billet de train en toute confiance ! Me voici à la gare de Royan : Maurice P. arrive ! Il a fait plusieurs navettes entre la gare et l’Espace dans la journée, plus tout le reste… mais il nous accueille avec le sourire et nous conduit à bon port, jusque devant le mobile home. Incroyable et surtout inhabituel ! Réunion d’information après le dîner : les “nouveaux” sont découverts, accueillis, parrainés. Où sont les participants, les proposants, la hiérarchie habituelle ? – Non, tu prends et tu donnes ! Le self-service ? Non, pas vraiment ! Yves D. nous le précise : ‘ Ici on s’évade de cette société de zapping accéléré. Mieux vaut approfondir des questions qui se posent à nous, plutôt que d’éluder et de fuir dès que ça coince ! Incroyable et surtout inhabituel…’ >>

Claude


 

En face de moi, la barrière. Je suis arrivée à temps. Une barrière, une guérite. C’était long, long, la traversée du village, ça n’en finissait pas. Est-ce là, l’Espace ? Y arrive-t-on un jour ? Comment y entrer ? Je me sens toute petite. Comment se comporte-t-on ici ? Quelles sont les règles du jeu, le la ? On ne peut pas entrer avec sa voiture en tout cas, la barrière est baissée. Quelqu’un approche. Nonchalant, mais sans désinvolture. “Tu arrives ? Je te fais entrer. Bienvenue !” Le tutoiement, d’emblée, me voici revenu au temps des chemises à fleurs, me dis-je. Voilà, nous sommes ici au temps des fleurs. >>

Marylka du CLARY


 

Je me revois en train de planter les piquets de ma canadienne, au début de mon premier séjour à l’Espace, il y a longtemps (la fin des seventies). C’était très près de la sortie.Mais ensuite, j’ai relevé la tête. Il me semblait entendre la mer de l’autre côté de la route et des pins. Je me trouvais à l’orée d’un petit bois, au début d’une prairie entourée de collines.
Le repas, m’avait-on dit, serait servi plus loin, là-bas en rejoignant puis en suivant la route. J’ai avancé dans l’herbe. Le son déchirant et doux d’un saxophone s’est dressé contre le ciel. À contre-jour sur la colline, deux silhouettes : un homme assis, un autre debout, nu et blond, oscillant autour du saxo. J’ai su par la suite qu’il s’agissait de Jérôme Liss, à moins que ma mémoire me joue des tours, bien possible. Je me souviens m’être dit qu’un jour, moi aussi, je saurais jouer du sax. Quand donc vais-je m’y mettre ? >>

Alain ANDRÉ

pas.eps QUELQUES LIEUX ESPACIENS (AMBIANCE)

Témoignages

Le petit Espace à l’intérieur du grand /

Je parcours l’Espace de long en large sans me poser. D’un point à un autre. Le trajet entre les deux n’existe pas ; il n’est que le temps nécessaire qu’il faut traverser pour atteindre sa destination. Et donc sur ce chemin qui me mène quelque part, je ne traîne pas, je n’ai pas besoin de regarder les arbres. Je sais qu’ils sont là, ça me suffit. En ces circonstances, il n’y a pas de lieu privilégié pour se recueillir en silence, écouter les oiseaux ou le bruissement des feuilles dans le vent – que sais-je encore : l’herbe verte, les pâquerettes ou le ciel étoilé. Cet espace du possible, je l’embrasse en gros, comme on dit, et pas dans le détail. Je m’y sens protégée comme dans une matrice. C’est dans cet espace plus petit que le trop grand monde que je retrouve la liberté de me poser… à grandes enjambées. >>

Sylvie Paterson

 

La prairie /

La prairie propose de multiples facettes.
A dix-neuf heures en été, elle s’anime avec l’apéro. Les espaciens sirotent un pineau et grignotent quelques cacahuètes dans un esprit de convivialité. On échange sur les ressentis du moment. C’est également un coin plus tranquille où l’on peut s’allonger dans le hamac mis à disposition pour quelques minutes ou quelques heures. On s’endort, on laisse notre esprit s’évader ou encore on s’imprègne de nos dernières expériences. La prairie appartient également aux ados, leur maison est implantée en plein milieu. La prairie quel coin de paradis. C’est l’herbe verte, ces multiples lieux de vie, d’échanges, la beauté de la nature qui nous entoure (la petite rivière, les arbres, les fleurs…) qui font de la prairie un coin de paradis. >>

Lisa MARTINAUD

 

Les Terrasses /

Cet endroit s’appelle maintenant “ Les Terrasses ”, j’y loge, dans un mobile home. Il se trouve juste au-dessus de l’allée qui permet d’entrer à l’Espace, mais on ne le voit pas. De là, on peut découvrir l’étang, l’île, les arbres et les roseaux, où bien sûr se reflètent, se mélangent, toute une succession de verts et de brun, des contours flous, irréguliers et irrisés. Mon regard se perd à chaque fois… Ce matin, un héron a traversé pour se poser sur l’île. >>

Martine DEVRIES

 

Les Trois Tentes, naguère… /

Il y a un endroit, un peu en dehors, qui se trouve près du chemin, au-dessus de Tartine. Deux chalets cossus aux balcons dentelés dominent la vallée. C’est un fragment de Suisse en Charente. Des jumeaux d’un joli blond chaleureux, aux terrasses propices à la convivialité et à l’apéro tranquille. Elles ont un côté V.I.P., à l’écart de la foule et en même temps près de tout. J’imagine un intérieur confortable. Autrefois, ce lieu s’appelait les “ Trois tentes ”, parce que les broussailles n’autorisaient que trois emplacements. J’y étais bien, avec ma petite canadienne. >>

Anne-Marie PAILLARD

 

 

4 Ateliers et autres activites.eps ATELIERS ET AUTRES ACTIVITÉS

 

Témoignages

Massage /

Un
Je suis allée à l’atelier massage de l’Espace. M’autoriserai-je cette fois-ci à me servir de mes mains ? J’aurais aimé, enfant, être apprentie ébéniste et salir ma robe avec tous ces copeaux de bois, m’en imprégner, j’aurais aimé les renifler, les étaler sur la robe, les toucher, les éliminer à mon gré, puis les reprendre. J’observe les mains du proposant – comme il est passé dans les mœurs de dire ici –, je dévore ses gestes, ses mouvements, la sensualité et la beauté du résultat : le massé est calme, serein, illuminé. Comment vais-je, moi, donner cette même lumière ? Comment vais-je transformer le corps massé, comme mon père transformait le bois, si brut au départ, si clair et soyeux à la fin, tant il le remplissait d’amour. Moi aussi je saurai me servir de mes mains, je saurai transformer, agir, sentir, admirer la matière formidable qu’est ce corps. >>

Rachel NAHON

 

Deux
Je saisis de la main droite la burette d’huile consacrée, en verse quelques gouttes dans la paume de la main gauche et commence la cérémonie, initiatique autant qu’initiale. Avec la plus grande lenteur, j’oins consciencieusement, religieusement, chaque parcelle de la main droite, la paume, le dessus, chaque doigt, chaque phalange, le poignet, l’avant-bras, d’un geste caressant, rituel, quasi-sacré. Ce mot de burette n’est-il pas, d’ailleurs, échappé de quelque cérémonie de la religion catholique ? Ne parle-t-on pas de l’oint – du Seigneur, il est vrai ? C’est maintenant au tour de la main gauche d’être sacralisée, avec la même huile odorante, la même attention, la même lenteur. Mes mains sont alors prêtes à se rendre à la rencontre d’une peau inconnue, prête à l’apprivoiser, à lui donner leur chaleur, leur douceur, leur tendresse, prêtes peut-être à transformer cet étranger en frère ou en sœur, au-delà de l’habituelle et terrible barrière des sexes, des langues et des races. >>

Flavienne

 

 

Sculpture /

Quelle merveilleuse occupation que de taper sur ces pierres muettes ! Mais dès qu’on cogne dessus, elles réagissent, sonnent le gong, se cassent, résistent : les pierres se moquent des sculpteurs. Elles nous entraînent ensorcelés, la main agrippe le ciseau, la lutte commence, reviens ! Va-t’en, je veux plus te voir. Je contourne sur la droite. La forme du nez se fait de plus en plus poreuse, puis la bouche, les coutures des lèvres, la lèvre inférieure est plus charnue, les yeux se dessinent au fur et à mesure des coups précis et dosés du marteau. >>

Dominique HORISZNY

 

 

Les “Quatre heures” /

La plonge
Je prends le rack à petits trous, celui où on met les couverts. Je le secoue comme un tamis pour que les couverts se répartissent sur toute la surface du rack et éviter qu’ils ne se superposent. Je colle le rack au fond de l’évier et l’asperge d’eau avec la douchette, en la maintenant le plus loin possible pour augmenter la pression. Ce premier jet désengorge et dissout les éléments encore collés au fond de la cuillère, omme le nutella ou le beurre. Puis je reprends le rack, le cale le long du rail et le fais glisser jusqu’à la machine. Il faut forcer un peu car, bien que les dimensions du rack lui permettent de s’encastrer parfaitement dans le rail, la mécanique n’est pas bien huilée, si bien qu’un frottement subsiste entre le plastique du rack et le fer du bord de l’évier. Ensuite, les deux bras bien parallèles, j’ouvre la machine, fais glisser le rack et le cale de façon que les bords ne dépassent pas, puis je referme doucement la machine (car elle est délicate) qui se déclenche automatiquement. On entend alors le gargouillis de la machine qui se remplit. Le petit voyant orange s’allume ; le cycle repart. >>

Sylvie PATERSON

 

Les pluches
Quelle merveilleuse occupation que de s’asseoir dehors, dans la cour de la cuisine, munie d’un épluche-légumes, équipée d’un tas de carottes ; de choisir longuement la place où installer sa chaise ; de prendre une carotte soigneusement sélectionnée dans sa main ; de lever les yeux et observer l’autre Espacienne à la corvée qui a déjà, dans sa violence carotticide, déshabillé trois kilos oranges et oblongs ; de changer sa carotte de main pour la voir sous un autre angle ; d’expliquer que le geste doit se faire de soi vers l’extérieur et non de l’extérieur vers soi, avec amour ; d’ôter lentement la fine pellicule de peau, en répartissant avec mesure le geste et son accomplissement dénudeur (pendant que l’autre Espacienne a déjà épluché deux autres kilos) ; de sourire au soleil bien en face de la chaise bien disposée ; de lever les bras et, au bout des deux heures réglementaires de corvée, de se lever et de s’en aller en croquant l’unique carotte préparée avec art. >>

Marylka du Clary

 

Laver les tables
Quelle merveilleuse occupation que de produire l’une de ses quatre heures hebdomadaires de participation aux travaux espaciens, en lavant une table au moment du petit déjeuner, puis une autre, éponge et cuvette, dans les soleil et les chants des oiseaux, ce qui veut dire s’arrêter pour tailler une bavette avec P., tiens moi aussi je ferais bien une conférence un de ces jours, comme lui en a offert une hier soir, sur le christianisme des origines à Constantin, qu’est-ce que je pourrais bien imaginer comme titre, “Le sexe et le lait froid”, ou bien “Pourquoi Lolita est devenu impubliable en France”, c’est le soir, pour les adultes après tout, avant de passer à une autre table, grands coups d’éponge, soigneux tout de même, et constater alors que cette paresse vague qui te tient, inhabituelle à vrai dire, prend les proportions contagieuses d’une vraie castapiane, si bien qu’Angelo somnole maintenant sur un banc au lieu de faire ronfler la machine à laver, que les bacs et les racks de la plonge débordent sans que nul ne semble s’en émouvoir, que les proposants traînent et discutaillent au lieu de filer prendre la direction de leurs chers ateliers et que le patron du lieu, gagné par la léthargie générale, ou par cette urgence soudain ressentie de tout lâcher,se défait de ses vêtements, en caleçons bleu ciel maintenant, et fait des ronds dans l’eau en gazouillant. >>

Alain ANDRÉ

 

La danse contact /

Une danseuse roule par son dos sur le dos toujours offert. Des mains rejoignent le sol, des corps à genoux, qui assis, qui allongés. Langoureusement, nous tournons autour des corps allongés ou demi-assis, qui eux-mêmes tournent, rampent et se mêlent. Personne ne se blesse. Les hésitations sont rares. C’est une danse toute en souplesse et en harmonie, telle que je l’aurais rêvée s’il m’était venu à l’idée d’imaginer une danse. Ce jour-là, j’y suis entrée sans le savoir. J’ai appris, depuis, qu’il s’agissait d’une discipline qui s’enseigne, qui s’étudie : la “ danse contact improvisée ”. >>

Clémentine

 

Le zazen /

Le zazen se pratique assis. Le moine (B., en l’occurrence, qui a fait ça et tant d’autres choses dans sa vie) occupe l’un des côtés du carré. Les participants arrivent un à un, se déchaussent avant d’entrer dans la salle, attrapent un petit tabouret, peut-être zen lui aussi, et vont s’asseoir à la place qui leur convient tout autour de la salle. Ils tournent le dos au moine, regardent vers l’extérieur, à travers les multiples petites fenêtres de la salle. Léger coup de gong, à sept heures précises, on dort encore un peu dans sa tête.“On s’assoit, en tailleur, en lotus ou en demi-lotus. On cambre les reins, on tient bien droit la colonne vertébrale, le menton rentré. On pousse vers la terre avec ses genoux, on pousse vers le ciel avec la nuque. Les mains sont posées sur les genoux : une main posée sur l’autre, les deux pouces délicatement en contact à leurs extrémités. La bouche est fermée, la langue repose contre le palais et les dents. On laisse passer les pensées.” Je dors encore un peu. Je perçois fortement le sang qui bat sous ma peau, pulsé par le cœur, parce que soudain je ne sais plus si c’est moi qui oscille un peu (et j’oscille en effet) ou si ce sont les branches des pins et des arbustes devant moi, que fait onduler la brise (et ils ondulent légèrement, en effet). Je laisse passer les pensées, peau douce et chaude de C. dans le lit que je viens de quitter. Un merle bat des ailes, se pose sur un arbuste, repart. Le temps passe, je suis immobile. Le monde est là, devant moi, présent, ou plutôt c’est moi qui lui suis présent. J’entends de nouveau la voix de B. “Le secret du zen : s’asseoir, immobile. Un enfant de quatre ans fait cela spontanément. Plus tard, à trente ans, à quarante ans, cela devient difficile. On a mal aux genoux. C’est compliqué dans la tête. S’asseoir, rester immobile.”Simple, mon cul. C’est un travail, qui s’applique à quelque chose d’apparemment simple. Ma cheville droite, coincée sous mon tibia gauche, s’engourdit un peu. Je me souviens d’un exercice de bio-énergie, avec P., aux Deux Moulins de Gontard, en 1974. On était debout, il fallait se laisser partir en arrière, faire confiance à l’autre, derrière vous, qui allait vous récupérer. Je regardais les arbres par la fenêtre, avec désespoir. Ici, je me sens bien, bêtement heureux d’être là, si tôt, avec les rayons du soleil qui jouent dans les arbres.“S’asseoir, rester immobile. On a mal aux genoux, on n’a pas mal aux genou. Il se passe quelque chose. On reste immobile. On cambre les reins, on tient bien droit la colonne vertébrale, le menton rentré. Les mains sont posées sur les genoux, la bouche est fermée. On laisse passer les pensées.”
Un autre oiseau dans les branches. Un haïku se cherche dans ma tête.
Mouvement des branches sous le vent,
Mouvement de mon sang depuis le cœur.
Ce n’est pas ça. Placer l’idée du mouvement à la fin, éloigner le moi.
Clochette. Suit un mot inconnu, “kilin” peut-être, qui désigne la phase nouvelle. On se lève, on pose le tabouret contre le mur.
“On expire. Quand on inspire, tout le corps se détend, on fait un pas en avant. Puis on expire et on termine le pas. Les avant-bras sont horizontaux. Le poing gauche est fermé, le pouce à l’intérieur du poing. La main gauche le recouvre. Le pouce gauche est placé contre le sternum. On laisse passer les pensées. Le secret du zen, c’est l’oubli, le retour à la condition originelle.”
Clochette. “On marche vite et on regagne sa place”. J’amorce un mouvement vers le centre de la pièce pour regagner ma place, mais je m’aperçois que chacun le fait sa place en marchant à la queue leu leu le long du mur. J’en fais donc autant.
Clochette. On est de nouveau assis. Je regarde une guêpe qui se heurte à la vitre, et cela dure. Le haïku revient.
La brise au sommet des arbres,
le sang pulsé par le cœur.
Mouvements de l’immobile.

Ce n’est pas un bon haïku. Aucune importance. Au bout d’un moment, B. s’approche et redresse ma colonne vertébrale pour que je cambre un peu plus. Puis il regagne sa place après avoir considéré la posture de chacun et commence à psalmodier, sur un mode chanté. C’est un chant grave, très beau : le sutra de la grande sagesse. Je suis heureux de ne pas comprendre les paroles, de recevoir simplement les voix.
Clochette. “Ceux qui veulent poser une question peuvent le faire”. Une personne parle, c’est confus, elle s’est fait piquer par un moustique pendant le zazen. “Où est la question ?”, fait observer B., puis : “S’asseoir, rester immobile”. Une autre personne s’exprime, j’ai oublié, puis plus personne. “Zazen est fini. Bonne journée, bon petit déjeuner”, dit B. avant l’échange rituel de saluts (on incline la tête vers l’autre, mains jointes à la hauteur du cœur).
C’était zazen. C’est un jour avec zazen, on le sait pendant le reste de la journée. >>

Alain ANDRÉ

5 Menus plaisirs copie.eps MENUS PLAISIRS ESPACIENS

Témoignages

 

Inventaires /

Un
Accords de cordes, envolées des voix, arpèges sans solfège.

Trouver, sur une pierre plate, un self-service de noix.

Chanter sous la douche

Fixer dans les yeux un homme en sortant de la douche.

Humer des parfums insolites dans le vent.

Se frotter en bal de biodanza.

Se dorer au soleil.

Laisser jaillir le mot juste.

Tressaillir de la surprise de l’autre.

Se faire aspirer par des yeux bleus transparents.

Le goût salé des larmes… de joie.

Recevoir un compliment au détour du chemin.

Apercevoir H. qui plonge dans l’étang.

Marie-France L’HOSTIS

 

 

Deux

La danse africaine.

Me doucher dehors, quatre fois par jour.

Oublier ma tête.

Dormir sur la terre.

Perdre, sans arrêt, mes affaires.

Chanter corse.

Sculpter la terre.

Jouer les apprentis dragueurs.

Courir sur la plage.

Manger des moules.

Me moquer de moi.

Retrouver mes affaires.

Pédaler dans la campagne.

Ecrire de la poésie.

Yves Cochet

 

 

Trois

Rentrer du bar de nuit toute en sueur.

Chercher mon chemin la nuit dans l’obscurité sans lampe.

Marcher en contrebas des arbres sur le chemin des chalets jusqu’aux panneaux.

Marcher avec mes couvertures et mes bagages le jour de l’arrivée.

Marcher dans les herbes le long de l’étang.

Marcher en m’interrogeant sur le chemin le plus court jusqu’à mon but.

Marcher sur les dalles qui nous mènent au restaurant.

Marcher en forçant sur la côte qui mène au Toit.

Marcher sur la route en m’étonnant des voitures pour aller à la plage.

Clémentine

PORTRAITS

Témoignages

Inventaires d’Espaciens /

Un
Il y a celui qui fait venir le bull pour creuser des marches et assujettir deux fortes marches dans la pente gravillonnée, là où par deux fois, hier, des enfants sont tombé (des marches qu’ensuite fouleront, dans l’inconscience, des générations d’Espaciens),
Et celle qui ouvre l’auvent de son étroite canadienne bleu ciel pour surgir dans la lumière du matin où, sans oser se lever encore, elle brosse sa longue chevelure brune,
Et celui qui contemple, le soir sur la plage de l’Arnèche, l’irrémédiable disparition du soleil,
Et ceux qui piétinent le sol peint du Toit au rythme de percussions africaines jusqu’à ce que leur âme tout doucement se détache de leur corps et les regarde, eux là-bas tout en bas qui piétinent,
Et celui qui propose des ateliers d’écriture lubrique (sic) tout en veillant, pour l’heure, à la qualité du punch servi à l’apéritif des proposants,
Et celle qui porte du soir au matin, accrochée en sautoir autour de son cou, une cordelette où est accrochée une oreille dessinée sur un rectangle de carton troué (c’est son insigne de “grande oreille” préposée à l’écoute de toutes celles et de tous ceux qui en ont besoin ou envie),
Et celui qui crie les nouvelles aux Tables sans se lasser ni des interruptions ni des quolibets ni de l’inattention de tous ceux qui ne peuvent interrompre leur inépuisable conversation du soir,
qu’ils n’aimeraient fichtre pas qu’on qualifie, même à cet instant, de bavardage… >>

 

 

Deux
Celle-ci, drapée dans sa mémoire péruvienne, perdue dans sa capitale suisse venue danser quelques pas de tango et balancer un temps dans mes bras. Et cette autre, petite fille ondulant au rythme des mesures orientales, yeux noirs perçants recherchant la chaleur du père, incertaine au hasard de sa quête. Et celle-là, retrouvée et perdue, fragile silhouette dont seules restent encore les virevoltes aux envols de ses robes ; et plus l’absence, le silence, la mémoire à la permise insistance. Et celle qui était un rayon de joie, du tonnerre dans l’éther. Deux yeux clairs, un sourire foudroyant, un temps à se chercher et une éternité pour s’aimer. Quatre chairs, quatre chères entre terre et mer, espaces de transit, espaces de vie, quand soi-même on accueille la sève qui nous nourrit. À toutes les autres aussi : merci. >>

Lionel

 

 

Croquis /

Un
Elle apparaît de temps à autre, à chaque fois on a l’impression qu’elle arrive de loin, de très loin et qu’elle se demande où elle a bien pu tomber – Son regard – mais est-ce vraiment un regard ? - est neutre, ne va vers rien, semble n’avoir aucune idée de ce qui pourrait être la curiosité, l’amusement, la complicité. Sa démarche est incertaine, elle non plus n’a pas de but, pas de direction. Elle ne vient de rien, elle ne va nulle part. Est-ce cela errer ? Je ne ressens qu’incertitude dans ce corps qui semble hurler silencieusement : Qui suis-je ? Où suis-je ? L’impression étrange et désagréable que la matière n’est pas habitée et soudain moi aussi je ne suis que question. J’ai envie de lui prendre les épaules, de la regarder dans les yeux en la secouant doucement. Dis ! Il y a quelqu’un ? >>

Anita MORÉ

 

Deux
Bronzé comme un poivron qu’on aurait mis au four. Moustache, comme la photo jaunie de mon grand-père sur son paquebot. Des grosses lunettes “ sartriennes ” et de petits yeux enfoncés qui ne perdent rien, l’air de rien. Il se passe la main dans la moustache, prend une grande inspiration et je sais, là, que c’est l’heure philosophique qui arrive. J’attends, avec tendresse. Ça met du temps. Je savoure ce pré-mouvement, pendant lequel les mots restent juste derrière l’épaisseur de la moustache et de la calvitie. Alors, dans un long silence, il me dit d’une voix douce et posée : “ Tu sais… euh… Anne-Marie… ” >>

Anne-Marie PAILLARD

 

Trois
D., c’est lui qui a les clefs de la plonge. Il m’en a ouvert les portes. La plonge c’est bien, c’est clair. C’est un processus simplifié qui m’a révélé mon efficacité redoutable. >>

Sylvie PATERSON

 

Quatre
Il est toujours vêtu de la même manière ! Un gilet sans manches et un short. Sa peau est hâlée, son port de tête bien droit. Il a rasé ses cheveux et on le remarque grâce au chapeau noir qu’il se pose crânement sur la tête. Quand il marche, ses pas sont lents, ses yeux sombres restent vrillés devant lui, plongé dans une étrange réflexion. Quand il danse, son corps bouge à peine, ses pieds placés en Charlot avancent avec lenteur – la tête demeurant très droite, comme suspendue – Indiana Jones au musée de cire. >>

Nathalie DIAZ

rencontres.eps QUELQUES RENCONTRES

 

Témoignages

Canada /

Je me souviens de cette Canadienne, assise les fesses reposant à même le sol. À côté du restaurant, nos regards se sont croisés, apparut sur son visage un grand sourire au croissant de lune ! Main dans la main, le lendemain, nous partîmes à Avignon, au Festival, nous rapportions dans notre mémoire des paysages de Van Gogh. Une fois traversée la grande mer agitée, elle me présenta à toute sa famille. Ils étaient quatorze frères et sœurs. Parfois, la nuit, j’entends encore ses rires à la peau de banane, au goût de cerise… >>

Dominique HORISZNY

Suisse /

Toi, pense Joseph qui cherche à comprendre, allongé sur le futon de sa mezzanine, un mois après ses vacances à l’Espace. Parfois, je songe que tu aurais pu choisir d’autres dates, ou ne pas être venue du tout, la Suisse c’est loin, l’instant d’après je cesse d’y penser, c’est trop insupportable évidemment. Tu avais déniché une adresse de vacances, sur cette côte qui te plaît depuis toujours.
Pour cet après-midi du samedi, jour d’arrivée à l’Espace, j’accueillais un groupe de sept ou huit personnes, anciens et nouveaux confondus. Un guitariste à catogan et sa femme, toi, les autres je les ai oubliés. Toi, avec des jeans quelconques. Et un tee-shirt quelconque. Et un bob beige qui interdisait de savoir si tu avais seize ou trente-six ans, si tu venais assister à une messe du Festival Mondial de la Jeunesse, si tu étais banale ou passablement jolie, si tu étais une femme ou quelque chose d’autre. Et ce sourire, lumineux, ensuite je n’ai plus cessé de le voir, jusqu’au moment où, dès le lendemain, au cours de la soirée salsa, lorsque les femmes ont été invitées à se choisir un homme, tu es venue te camper en face de moi.
Je t’ai regardée et j’ai pris conscience de ce que moi aussi, depuis la veille, chaque fois que je t’avais aperçue, j’avais dû te sourire. Tu le savais déjà, le pas de salsa en appellerait d’autres. Et je souriais, imbécile heureux, pas de quoi en faire un roman bien sûr. >>

INSTANTS DE VIE

Témoignages

C’est l’aube. Je marche sur le chemin qui me conduit à la salle dite « du sauna ».
Ce matin-là, j’y pratiquais la méditation zen.
Nous sommes fin octobre, à 7 heures 30, c’est le début du jour.
Le chemin passe en contrebas des arbres dont je vois le dessous. Petit être qui déambule dans un paysage digne de la grande peinture chinoise, je suis un élément du paysage. Je n’en suis plus le centre comme les personnages de la peinture occidentale. Je peux lire le dessin des branches parce que la lumière du petit jour ne m’éblouit pas quand je regarde le ciel. Il faut tout de même marcher pour ne pas arriver en retard à l’atelier. En moi-même, je félicite alors le dispositif qui contraint à ce lever matinal. >>

Clémentine


 

Pas d’inspiration aujourd’hui.
Je sors… et m’assois dehors.
Une lumière douce et chaude me surprend.
Le chant de l’oiseau semble s’intégrer à tout cela, coupé par de courts silences
– chant – pause – chant – lumière – pause –
Un vent léger secoue les arbres.
Chant – pause – chant – lumière – pause – vent –
Parole de quelqu’un qui me rappelle que je ne suis pas seule… mais je retrouve aussitôt cette douceur.
Chant – pause – chant – lumière – pause – vent – douceur. >>

Rachel NAHON


 

Le bar de nuit touchait à sa fin et j’y avais beaucoup dansé. Mes vêtements étaient trempés de sueur.
L’air était doux pendant cette nuit d’août.
Fumais-je comme un cheval après sa course ?
Sereine et puissante, je rentrais à ma chambre dans une totale obscurité sur le chemin de pierre et de sable.
Mes chevilles de cheval, échauffées par la danse, se moquaient des surprises invisibles du sol irrégulier.
Peu m’importaient les trous des canaux de drainage, les pommes de pin et les pierres aiguës. >>

Clémentine


 

Huit heures, midi, vingt heures, minuit
Se prélasser au soleil
Ou frissonner dans la nuit
Rire, parler et rire
Bavarder et plaisanter
De tout et de rien
Sous le jet de la douche >>

Yves COCHET

 

9 Objets emblematiques copie.eps OBJETS EMBLÉMATIQUES

Témoignages

La licorne /

Elle est imposante. C’est une licorne, un animal marin qui se situe aussi entre la sirène et le dragon angélique. J’ai tout de suite été prise d’amour pour sa beauté sensuelle, solide et ronde. D’année en année, elle change de place, hiberne l’hiver au restaurant ou vers Tartine, se lasse, s’abîme, se retrouve amoureusement restaurée par une main compatissante. Quel bonheur de la savoir respectée, vénérée, au fil de nos étés de créativité légère. Ici, gloire à l’éphémère, pour que place soit faite aux œuvres nouvelles, à la créativité incessante et toujours renouvelée. Ici, les œuvres doivent disparaître, mais celle-là, comme le chat de pierre qui se trouve au sauna, a son histoire, forte et émouvante : l’artiste qui l’a créée est passée dans l’autre monde. L’hommage au rêve, à la légende qu’elle éveille, est son clin d’œil depuis là-bas, de l’autre côté du miroir, où les mains qui l’ont sculptée s’en sont allées. C’est, j’imagine, une structure de treillis métallique, modelé et couvert de plâtre, sur quoi l’artiste a posé en mosaïque galets, pierres, coquillages, verroterie et tessons d’assiettes brisées, avec un goût digne du Facteur Cheval. Et la symbolique de cet animal fantastique, hybride, amphibien, me nourrit. Si je dis que j’aimerais l’avoir créé, j’aurai tout avoué de mon amour. Du bleu, de la rondeur, dans les volutes de sa queue de poisson. De sa noble tête de licorne encore jeune (puisque sa corne est courte). Je ne sais plus de quoi sont faits ses yeux, mais je me souviens de toutes ces matières glanées sur les chemins de l’Espace et sur la plage aussi – certains morceaux de verre ont été usés par l’océan. Cette immobile et généreuse noblesse donne le ton du temps arrêté dans le petit monde agité qui entoure le restaurant. >>

Cécile ALMA-FILLIETTE

 

 

Le bâton de rouge à lèvres /

J’ai plein de choses dans mon sac
quand je viens à l’Espace.
Et plus je reste longtemps
plus il y a de choses dedans
et plus je passe de temps
à fouiner dedans pour trouver
mon tube de rouge dont j’ai par
ailleurs perdu le bouchon
et me rosir les lèvres
– ce geste simple qui fait de moi une belle. >>

Sylvie PATERSON

 

 

Le plateau / I

l est d’un rectangulaire allongé, couleur bleue des mers du Sud. Il ne prend pas de place dans mon sac, ni de poids. On le tient bien en main, et son plastique est agréable au toucher. Ça m’a coûté un euro chez Babali, et des regards envieux. Je l’ai choisi pour sa qualité d’être : mon bol, pain et beurre, yaourt y entrent en entier. Jamais, je ne cèderais mon plateau du petit déjeuner. >>

Anne-Marie PAILLARD

 

 

Le tabouret /

Si par hasard tu n’as pas de zafu et que tu veuilles découvrir ce qu’est le zen, pas de panique : on a tout prévu à l’Espace… On te prêtera, obligeamment, une sorte de tabouret qu’il devait faire bien chaud le jour où il a été fabriqué, car celui qui s’y est collé devait avoir eu beaucoup soif et avoir beaucoup bu… Bref, de prime abord, il surprend un peu, le tabouret de zazen…
Ah oui, que je te dise… Il penche d’un côté, le tabouret, mais pas dans le sens de la largeur, non, il penche du grand côté… comme les pattes du dahu qui, comme tu le sais, a les deux pattes côté montagne qui sont plus courtes que les pattes côté plaine : eh bien ! le tabouret de zazen c’est pareil, il présente les mêmes caractéristiques…
De toute façon, t’aurais pas cet outil précieux, tu ne pourrais pas t’en passer… Sans ça, tu ne peux pas faire zazen correctement…
Tu arrives, tu en choisis un délicatement à l’entrée - mais c’est pas la peine, tu perds ton temps, je te le dis en toute confidentialité : ils sont tous pareils, les tabourets de zazen ! >>

Jeanine

 

 

La besace (alternative au sac à dos) /

Pour les vacances à l’Espace, j’ai un sac spécial, plutôt une besace. Il est en tissu beige doublé, avec un motif vaguement africain, et il a une immense bandoulière, ce qui fait qu’il bat le long de mon genou, lorsque je le porte. Assez joli quand il ne contient qu’un portefeuille et mes lunettes, à l’Espace il prend l’aspect d’un oreiller : j’y mets tout ! tout ce qui risque de m’être utile dans mes pérégrinations de la journée. Ça va du chapeau de soleil à la petite cuillère, du maillot de bain au journal de l’avant-veille que je n’ai pas encore eu le temps de lire. Le téléphone, le carnet d’adresses, l’appareil photo… Quand je veux quelque chose je dois tout vider sur une table ! >>

Martine DEVRIES

 

 

Le bâton de parole /

Premier objet frappant : autour d’une table philosophique, un bâton. Ici, une table, ailleurs un arbre et tous sont réunis à la recherche de la Vérité. Le bâton circule fiévreusement, car chacun veut clamer la sienne, comme disait Pirandello. Il n’a l’air de rien ; pourtant, rien à voir avec l’arbre qui s’élance millénaire au milieu de générations d’Africains, cette table blanche en PVC, mais les palabres n’y dansent pas moins tout autour, jaillissantes ; et le silence y est d’or, chargé de compassion et d’actions à venir. >>

Claude

SOUVENIRS-SOUVENIRS

Témoignages

Je me souviens /

Un
Je me souviens d’avoir creusé un gros trou près du terrain de tennis ; pour toi, l’ânesse noire, tu manques aux enfants. Je me revois dans la cabane en bas de la Guêpière un soir nous avons marché et dansé sur le feu. Les histoires disparaissent une à une dans les flammes. Je me souviens des chaussures alignées à l’extérieur qui attendent avec impatience leurs maîtres. Les grandes (marrons) et les petites (roses) se collaient l’une contre l’autre, surprises de partir avec un inconnu. Je me souviens de la caravane 27, qui a disparu pour être remplacée par un mobile home neuf. Le poids des rêves a laissé une trace pour te dire : je suis partie. Je me souviens de la musique douce et planante. J’ai ouvert les yeux, tu étais là près de moi, pour m’accueillir. Je me souviens de mon premier massage : j’avais confiance. J’ai suivi les monts les vallées et les plaines de ton corps pour oser saisir ta main. Je me souviens de toutes ces couleurs : j’étais libre. Le jaune est devenu rouge, le blanc vert, je regarde quelquefois le tableau accroché au mur : tu n’as pas changé. Je me souviens que ma trousse de toilette est partie, mon pantalon beige est parti avec ma mousse à raser. J’ai un nouveau pantalon, une nouvelle trousse de toilette. Pour la mousse, j’en ai plus besoin. >>

Dominique HORISZNY

 

Deux
Je me souviens de ma première arrivée à l’Espace, à l’époque je tremblais. Je me souviens de ma première rencontre avec le modelage. Du morceau de terre que je pétrissais m’est apparue la tête de mon père avec ses joues creusées de souffrance. Alors j’ai rajouté de la matière pour le faire disparaître, et c’est là que je me suis vue. Je me souviens de la fois où, à la salle des profs, j’ai dit à mes collègues que cela se passait beaucoup mieux avec mes élèves depuis que je les aimais. Je me souviens d’avoir quitté l’Espace pour rejoindre ma mère et l’accompagner vers sa mort. Je me souviens de mes premiers espaces, lorsque je me sentais exclue au milieu des personnes qui se connaissaient. >>

Madeleine MARTIN

 

Trois
Je me revois jouant seule dans l’eau chaude du jacuzzi. Il fait nuit. Les épaules sortent de l’eau, pour se protéger de la fraîcheur de l’air. Les étoiles et les dessins sombres des branches d’arbres veillent au-dessus du jacuzzi. La noirceur de l’eau et l’obscurité de l’air s’unissent à la chaleur de mes sensations. Je me revois l’été, dans cette grande tente baignée de soleil. Je n’ai pas fait du camping depuis mon adolescence - c’est très doux, heureux. Je me revois, traversant les prairies, mouillées de rosée - j’ai un âge intemporel. Je me revois rejoignant des amis, à l’apéro. Il est dix-neuf heures, lumière dorée, l’eau de l’étang, le kir amplifie les sensations, les couleurs, le plaisir et la complicité des visages amis. Je me revois aller voir la mer, après le petit déjeuner, j’ai vu des visages et des gens familiers - qu’en restera-t-il ? Aujourd’hui dans mon errance intérieure, je ne fais plus la différence entre les instants amicaux, les gens et la mer, les arbres, les oiseaux. Tout est du même ordre ; c’est une pensée terrible, mais je suis sincère avec moi-même. >>

Nathalie DIAZ

 

Quatre
Je me revois danser dans cette salle, qui était le bar de nuit à l’époque - passer de la salle du bas pour rentrer (à cause du bruit), retirer mes vêtements pour danser en tee-shirt, partir dehors à cause de la chaleur trop forte ou quand la musique ne me convenait pas. Et à la fin rejoindre la Guêpière, pour y dormir. >>

Techno-Zen

 

Cinq
La première fois que je suis allongée dans la grande salle du Toit, les yeux clos, je sens la plume caresser ma peau nue, aller et venir le long de mes jambes, des orteils aux cuisses, le long de mes bras, des doigts au décolleté, langoureusement. Frissons, émotions ; dans mon cœur, il pleurait en grand silence… La première fois que je marche lentement au Sauna, les yeux bandés, l’écharpe chenillée s’enroule doucement autour de mon cou, frôle mes cheveux et glisse sur ma gorge. Pulsions, sensations ; dans mon ventre, il pleurait en grand silence. La première fois que je porte un nez rouge, sur l’Ile, je grimace des sourires, je trépigne des colères, je dégouline mes peurs. Perversions, frustrations ; dans ma tête, il pleurait en grand silence.
La première fois que je m’assois dans le Tivoli de l’étang, je me jette cœur à corps sur la plage blanche. Je trace mes veines encrassées et bute, chemin faisant, sur l’artère diagonale. À l’entrée, un panneau en forme de triangle : danger particulier ! Je lis : “ Dead End ”…
Impasse, je passe, carcasse… J’aime tant l’Espace. >>

Mireille LAURETTE

enlacer.eps RITUELS ESPACIENS

 

Témoignages

Le hug /

Au saut de la voiture, je les vois. Enlacés, embrassés, ils s’aiment. Tiens des amoureux ! Puis sur le chemin, deux autres et d’autres encore… Apparemment, c’est un club. Je vois une jeune et une vieille, deux hommes. Même des enfants. Un club ouvert à tous. Ça a l’air agréable. Je décide de m’y mettre dès que possible. Je repère une personne sympathique entre toutes. Je m’approche calmement. Des sourires affleurent. Je crois qu’elle a compris. Nous voilà près à nous toucher. Les sourires jouent forte. Je me souviens : lever le bras droit pour envelopper ses épaules, et ouvrir la gauche qui vient se glisser derrière mes reins. Sourire, toujours, et par un ultime pas, accomplir l’emboîtement final. Là, je me détends ma joue contre la sienne. Je sens son souffle. Nous respirons ensemble. C’est bon, c’est doux. Et ça dure, ça dure… >>

Jean-Philippe ALIX

 

 

Les dix commandements du hug /

Le mode d’emploi :

1. Choisir quelqu’un (ou quelqu’une).

2. Accepter de faire entrer cette personne dans sa bulle.

3. L’accueillir du regard.

4. La prendre dans ses bras.

5. Là, écouter son souffle.

6. Se mettre subtilement à sa portée.

7. Entendre les battements de son cœur.

8. Respirer à l’unisson.

9. Vibrer de douceur.

10. S’abandonner à cette tendresse, qui reconnaît l’autre autant que soi-même et s’autoriser, l’espace d’un instant, cette union vibratoire et énergétique sans
lendemain, sans attente, sans recherche, sans projection. >>

Chantal Novara

 

 

Les douches collectives /

C’est une grotte. On y aimerait des stalactites et des murs rugueux. Suintants, ils le sont, mais d’une eau qui dégouline de carreaux de faïence brun-beige rappelant vaguement la couleur de la terre. Un terrier donc, à l’ombre accueillante, un lieu où l’on vient nu, le jour, la nuit, avec délectation, seul ou avec d’autres. Quand ils sont déjà là, à chanter sous l’eau, c’est un appel. Seul, c’est l’enfance retrouvée entre l’ombre et l’eau. Un lieu très ancien, un lieu du début, un lieu pour rire et pour jouer dans la nudité en demi-teintes ombrées de cette salle de douche mal éclairée. Ici, beaucoup de souvenirs, de rires, de cris, de chansons à tue-tête. Ici, plaisir et émotion, confidences adolescentes et sensuelles. Ici, on se laisse gratter le dos, shampouiner par ses compagnons de toilette. Après un bain de boue, ou un atelier de peinture sur le corps, quand on en a jusqu’aux oreilles, on se sent primates heureux de s’épouiller. On croit certaines pommes de douche cassées, mais c’est que le mode d’emploi est codé. Tout l’art est de savoir coincer un certain bâton en bois, installé de longue date en ces lieux pour empêcher l’eau de s’arrêter au bout de quelques secondes… et là, c’est le bonheur plein d’un corps abandonné à l’eau foisonnante.
Grotte ancienne fréquentée par les anciens surtout, une sorte de bistrot de la toilette, où l’on se lave réciproquement avec jubilation. Et quand on est propre, on s’en va faire quelques pas au soleil pour sécher, ou s’admirer dans le miroir en pied, installé à bon escient dans la salle de bain en plein air. En tout cas, apprécier le poids des ans ou la chute de reins de sa voisine… ou toute autre partie de son anatomie. Puis se rhabiller ensemble et découvrir les derniers dessous affriolants en vogue, en une sorte de strip-tease à l’envers, tout aussi excitant que l’autre.>>

Cécile ALMA-FILLIETTE

 

 

Mets de l’huile ! /

Ce n’est pas une huile ordinaire, même si elle provient du supermarché. C’est une huile qui va permettre d’oindre le corps du massé d’une pellicule glissante, autorisant la main à s’étaler moelleusement sur la peau de l’autre et accompagnant le geste du masseur, afin de compenser son manque de technique ou, au contraire, de sublimer son expertise. Il ne s’agit évidemment pas de badigeonner le massé comme une dinde de Noël, mais d’envelopper ce contact corps à corps d’un lubrifiant extatique pour les deux parties. Car sans huile, point de massage. L’alchimie n’opèrerait pas. Le toucher à cru, qui s’impose dans les caresses, n’a pas sa place dans ce contexte. Entre le masseur et le massé, la protection huilée est essentielle. >>

Chantal Novara

12 Experiences.eps EXPÉRIENCES

Témoignages

Encore les ateliers /

Quelle merveilleuse occupation que de partir à l’heure – s’être réveillé(e) à l’aube pointant, avoir pris sa douche de rosée, déjeuné d’une coccinelle trempée une goutte – et de nouer un tigre à son canard, d’encourager la poubelle, de limer les bonjours, pour se laisser interviewer par le héron, hérisser par les sculptures de pierre, pétrir par le temps – et arriver en retard à l’atelier. >>

Marylka du CLARY

 

 

Maternité /

Premier jour de la vie, je fais connaissance avec toi. Dix-huit ans plus tard, premier jour à l’Espace, tu fais connaissance avec un lieu nouveau, étrange pour toi. Que de chemin parcouru ! Je vois soudain ton petit corps fragile, ton petit menton, ta chair rose et encore fripée. Et maintenant, tu entres droit dans ce restaurant, avec ton mètre quatre-vingt-cinq, alors que j’avais si peur que tu ne respires plus la nuit, tant tu étais menu. Ton menton écrasé, que je trouvais bizarre, s’est redressé et ton visage doux et discret s’est affirmé, tu fais la queue…
Je revois la lueur de tes yeux et ton regard qui dévorait le mien… Aujourd’hui, tu prends ton envol et recherches mon approbation sans le dire. Je repense parfois à cette femme qui m’enseigna
les premiers gestes maternels et à l’appréhension que j’avais à te donner ces premiers soins. Aujourd’hui c’est toi qui demande : serai-je capable ? Et c’est moi et bien d’autres ici et là qui t’initions à cette vie nouvelle. Tu prends ton plateau bleu, tu t’installes et quelqu’un de souriant et d’attentionné te demande : que feras-tu aujourd’hui, et demain, le sais-tu ? … >>

Claude

 

 

Réinvestissement /

Lorsque je décidai, un jour, dans mon lycée, de lancer un projet de « gymnastique douce » pour les élèves dispensés d’EPS, je n’imaginais pas un tel succès reconnu par les instances institutionnelles. Des massages que j’ai découvert et pratiqués à l’Espace, il en reste une transmission adaptés à un public d’adolescents, adorant tout d’un coup, l’éducation physique ! >>

Anne-Marie PAILLARD

 

 

Bain de boue /

La première fois que je suis allée au bain de boue, je n’avais pas la moindre idée de ce qui m’attendait. On m’avait dit, prends de bonnes chaussures, il y a une falaise à descendre puis il faut marcher sur des rochers glissants, puis prends aussi de l’eau, plusieurs bouteilles, tu en auras besoin. Ça, c’était pour avant et après, mais le bain de boue lui-même, je n’en avais pas la moindre idée.
On est descendu à la queue leu leu par l’à-pic d’une falaise calcaire, puis on s’est rattrapé tant bien que mal les uns les autres en glissant sur des rochers couverts d’algues, et enfin la boue était là, devant nous : de la boue à perte de vue, avec la mer loin très loin là-bas. Quelques habitués se sont jetés à plat ventre avec un aérodynamisme ponctué par des splash sonores. J’ai entrepris avec prudence de toucher cette matière brunâtre, incertaine, molle, du bout des orteils. Ce n’était pas désagréable, c’était même étrangement doux. Après quelques pas prudents (de la boue jusqu’aux chevilles, puis jusqu’aux genoux), j’ai soudain éprouvé l’envie irrésistible d’y plonger, de m’y rouler, de glisser sur cette belle matière souple, en enfonçant les doigts loin devant, le plus profondément possible, en ouvrant fermement ma prise puis en tirant de toutes mes forces, pour mieux me propulser loin devant et recommencer l’opération pour ne rien perdre du précieux élan. >>

Anita MORÉ

 

 

Bricolage artistique /

Des heures durant, j’ai lutté âprement pour tenter (si j’ose dire) de mettre en forme une masse de tissu plastifié grisâtre. On m’a expliqué que les tubes rigides lui donneraient une structure et que le tout, dûment assemblé, pourrait constituer un tout autonome. Pour l’instant, ce “ tout ” se cherche sans se trouver et, dès que je le lâche, s’effondre lamentablement.
Enfin, les secours sont arrivés en la personne d’un homme robuste. Pousse-toi, m’a-t-il ordonné. J’ai tout lâché. Et, du tissu informe, des cordages et des tubes de métal emberlificotés, a surgi majestueuse, sous mes yeux ébahis, ma tente de camping. >>

Martine GUILLOU-KERGREIZ

 

Intimité /

L’intime, pour moi, c’est retourner au chalet dans la petite chambre, à l’abri du regard des autres.
C’est m’allonger dans l’herbe et penser à ma journée.
C’est prendre un temps de recul pour mieux la goûter.
C’est ranger mes affaires doucement et calmement en petits paquets bien faits. >>

Sylvie PATERSON

 

 

Pas de côté /

Quelle merveilleuse occupation que de vivre ma vie sans ateliers à l’Espace ! Quelle volupté que de voir les speedés filer, leur dernière bouchée avalée, vers leur relaxation coréenne, leur méditation tribale, leur chant choral, leur écriture théâtrale !
Quelle merveilleuse occupation que de sentir sa propre disponibilité, sa propre créativité, au gré d’une conversation improbable surgie au hasard de trois mots échangés !
Quelle merveilleuse occupation que de flâner rêveusement, de regarder monter les mayonnaises, d’admirer les coccinelles – et de déranger les hyper-actifs perplexes : “Non, rassure-toi ! Je ne m’ennuie pas.” Moi, c’est aux ateliers que je me crispe, que je deviens capable de ressentir la chape de plomb du temps qui passe…
Quelle merveilleuse occupation que de partir sans but précis vers la sortie, de me retrouver à la terrasse de l’Hermitage, ou sur le sentier de la falaise, ou sur le sable de la plage !
D’y croiser Pierre, Paul ou Dédé.
D’y voir débarquer l’inattendu.
D’admirer Alma se jeter dans l’eau froide.
D’y lécher un cornet de glace.
La Plénitude, c’est vraiment là que je l’ai
rencontrée ! >>

Françoise DEBALS

VIVRE.eps VIVRE À L’ESPACE : MODE D’EMPLOI

 

Témoignages

 

Les “ quatre heures ”/

Mieux vaut faire ses quatre heures en début de semaine : ensuite, le temps disparaît. Dans un séjour à l’Espace, je dois obligatoirement :
- planter ma tente à la montagne
- me baigner à la mer
- faire la plonge avec Dédé
- me promener au bord de l’étang
- bronzer comme un camionneur
- avoir mal quelque part
- et repartir avec plein de projets.
À l’Espace du Possible, tous les jours je me baigne (dans la mer).
À l’Espace du Possible, tout est possible, surtout au petit déjeuner. >>

Martine DEVRIES

 

 

Paris et l’Espace /

J’aime le rien, j’aime le quelque chose.
À Paris, lorsque les gens travaillent, je ne travaille pas.
À l’Espace, lorsque les gens sont en vacances, je travaille.

À Paris, je suis allongée.
À l’Espace, je suis debout.

À Paris, je suis obsédée par un homme.
À l’Espace, je suis obsédée par un film.

Dans Paris, je me dissous.
Dans l’Espace, je me cristallise. >>

Manuella BRAUN

 

 

L’Espace ? Un miroir /

L’Espace, en miroir grossissant, amplifie nos plus et nos moins. Les hésitants, les agressifs, les insatisfaits, les plaintifs, les psychorigides voient leurs caractéristiques se développer. Comme si l’Espace était une caisse de résonance.
L’accumulation des situations relationnelles, leur densité, leur concentration dans le temps et dans l’espace multiplient les occasions de mettre à jour leurs petites ou grosses difficultés.
Les communicatifs, les aidants, les charismatiques, les généreux, les maternants trouvent le terrain idéal pour exercer leurs qualités et progressent à vitesse grand V. D’ailleurs, certains utilisent l’Espace pour affiner la connaissance d’eux-mêmes, tandis que d’autres, en revanche, subissent à leur insu le poids de leurs petits travers, dans une répétition accentuée par la multiplicité des interactions relationnelles.
Chacun trouve en miroir le spectacle de l’autre. Par la focale de leur cœur, les Espaciens se regardent. Sous le regard de tous, les uns s’embrassent, les autres se cajolent, d’autres encore échangent leurs impressions à la sortie des ateliers. On entend : “ Ah ! je ne m’étais jamais rendu compte ! Là, j’ai lâché prise ! Oh, j’ai pleuré…Là, il s’est passé quelque chose de fort pour moi ! ” Cette salade de sentiments,
de ressentiments, de besoins d’échanges et de contacts s’émulsionne à merveille, car chacun y puise sa matière et se nourrit de celle des autres. Il est possible aussi, à l’Espace, de créer un miroir aux milles facettes et d’approfondir “ l’image de soi ” grâce à la synthèse de toutes les images renvoyées. Il est possible, avec fluidité, d’écouter l’un, l’autre, ce groupe-ci, ce groupe-là, et de s’écouter écoutant celui-ci ou celle-là. >>

Écrit dans le train Royan-Paris, au retour de l’Espace, par Clémentine, Lisa Martinaud et Michèle

 

 

Un lieu de spiritualité laïque ? /

L’Espace, en vérité, est une ville et, comme Paris, comme Rome, comme toutes les villes éternelles, mais avec cette supériorité sur celles que je viens de nommer qu’elle ouvre sur l’océan, elle a ses collines : son Aventin, son Quirinal, sa butte Montmartre. Elle avait même sa Tour Eiffel, qui était une pyramide, jusqu’à ce que la sécurité eût imposé sa démolition. Je sais où devrait se trouver sa chapelle.
La prairie est ce qui reste de l’ancienne agora espacienne. Elle se trouve là même où, vers 1943, les chars d’une division allemande se regroupaient avant l’entraînement. Elle s’ouvre au-delà du carrefour central espacien, depuis lequel on peut monter à pied vers la Montagne, obliquer à droite pour prendre le chemin blanc assez raide qui conduit jusqu’au Toit, ce bâtiment destiné à une partie des festivités espaciennes (danse, écriture, méditation sur les aléas de la vie sexuelle, etc.). Sur sa droite se trouve un champ tout en longueur et en dénivellations successives, qui redescend par degré jusqu’à un quasi cul-de-sac, au-dessus des Carrières. C’est un endroit où j’aime me rendre seul.
Je tire une chaise et je m’assois. Sur la gauche, à travers les feuillages, je distingue à peine les maisons d’un lotissement. C’est reposant : il existe un au-delà de ce chaudron qui s’appelle l’Espace, cela fait du bien de s’extraire, de s’en souvenir. Devant moi, les cimes et les feuillages de peupliers d’Italie, puis, à main gauche, l’étang, l’Ile. De l’autre côté, la route, la mer, invisibles. C’est ailleurs. C’est à l’Espace et c’est en dehors de l’Espace. On s’isole. On s’absente un peu. On se met entre parenthèses. On médite, on lévite. Si j’étais architecte, c’est là que je bâtirais ma petite chapelle universelle, pour les adeptes du zazen et pour ceux de la philosophie grecque, pour les amoureux du tantra ou de la biodanza, et même pour les monothéistes et Franc-maçons de toutes obédiences. Et pour moi, bien entendu. >>

Alain ANDRÉ

 

 

Vivre à l’Espace, finalement, c’est quoi ? /

Un
Vivre à l’Espace, pour moi, c’est me mettre en roue libre et créer ma journée à chaque minute, au hasard des rencontres, de l’état du ciel et de ma fantaisie.
C’est me frotter aux autres, y trouver plein de douceur, mais aussi, parfois, sentir toutes sortes de petites écorchures qui se réveillent, douloureusement, au moment où je ne m’y attends pas.
Vivre à l’Espace, pour moi, c’est un grand plongeon dans la nature. C’est le bonheur de retrouver, intactes, l’île de l’étang ou la petite plage de M. Hulot et son bistrot posé sur le sable.
Vivre à l’Espace, pour moi, c’est le ballet matinal du petit déjeuner sans plateaux, les conversations farfelues… C’est les doigts tièdes de M. massant mes trapèzes endoloris, ma nuque, alors que je grignote mes tartines et bois une sorte de philtre noir qu’on a l’audace de nommer café.
Vivre à l’Espace… Je m’y délasse et jamais ne m’en lasse. >>

Françoise DEBALS

 

Deux
Vivre à l’Espace, pour moi c’est devenir ce que je suis déjà.
C’est devenir ce que j’étais déjà, mais que je ne savais pas.
C’est me lever plus tôt et me coucher plus tard pour ne pas en perdre une minute.
C’est revisiter des terres.
C’est trouver, expérimenter, ma place parmi les autres.
C’est vouloir que l’Espace vive encore, et y contribuer.
C’est aider celui qui n’a pas sa place à s’installer avec nous.
C’est laver un verre, ramasser un papier, vider une poubelle trop pleine, nettoyer une table, sourire à un malheureux. >>

Sylvie PATERSON

 

Trois
Vivre à l’Espace, pour moi, c’est aller “chez moi” et revoir la petite famille avec bonheur.
Vivre à l’Espace, pour moi, c’est la garantie que mon cheminement intérieur va connaître des secousses, et aller encore chercher des coins d’ombre, et faire briller des points de lumière.
Vivre à l’Espace, pour moi, c’est développer mon goût pour l’animation, et la possibilité de faire partager mes recherches sur le corps. >>

Anne-Marie PAILLARD

fille feuille.eps Remerciements

En janvier et avril 2007, plusieurs ateliers d’écriture ont été organisés en vue de la réalisation de cet ouvrage. Ils ont été conduits par des intervenants d’Aleph-Écriture, Joana de FRÉVILLE et Alain ANDRÉ, eux-mêmes membres de l’Association Espace des Possibles. Alain ANDRÉ a assuré la saisie, l’organisation et l’adaptation de ce matériau d’une grande richesse. De très nombreux textes qui ne figurent dans cet ouvrage peuvent être consultés sur le site de l’Espace : www.jardiner-ses-possibles.org

Ont participé aux ateliers d’écriture organisés à l’occasion des 30 ans de l’Espace les personnes
suivantes (au moins) : Cécile ALMA-FILLIETTE, Alain ANDRÉ, Manuella BRAUN, Rivka BRAUN, Éric COCHET, Françoise DEBALS, Jean-Jacques DESCAMPS, Martine DEVRIES, Nathalie DIAZ, Flavienne DUMAS, Joana de FRÉVILLE, Martine GUILLOU-KERGREIZ, Dominique HORISZNY, Claude LALANCE, Mireille LAURETTE, Marie-France L’HOSTIS, Madeleine MARTIN, Lisa MARTINAUD, Anita MORÉ, Rachel NAHON, Andrée ORTEGA, Anne-Marie PAILLARD, Sylvie PATERSON, Gepy TOUNDS, Michel VIAUD (Techno-Zen), Stéphane YAECHE, ainsi que Laurence, Claude, Jeanine, Clémentine, Lionel et d’autres, le temps d’une soirée ou d’un moment d’écriture.

Qu’ils en soient tous et toutes sincèrement remerciés. Leurs textes sont en général signés de leur nom, sauf lorsque le choix a été fait de présenter les textes sous une forme polyphonique (mêlant plusieurs voix).

Si l’Espace m’était conté - Aôut 2007

Rédaction : Espace des possibles - www.jardiner-ses-possibles.org n
Crédit Photo : Espace des possibles
Conception et Réalisation : La Belle-Histoire - www.labelle-histoire.com

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